Une ancre pour mon âme : la doctrine de l’impassibilité

Chose promise, chose due, voici un article qui détaille ce qui me chagrine dans une des positions de Don Carson. J’avais dis concernant son livre Jusques à Quand  :

Le chapitre 10, « Le Dieu qui souffre », est décevant, bien plus il travaille contre le reste du livre. Alors qu’un des objectifs annoncé de l’ouvrage est de donner aux croyants tout le réconfort que la Bible donne, dans ce chapitre Don Carson s’attaque à une des plus grandes sources d’espoir à la disposition du croyant : la doctrine de l’impassibilité. Dieu ne change pas, ni dans son comportement, ni dans ses actes, ni dans ses émotions. Dieu est amour et son amour ne change pas, c’est la fondation de notre espérance. Si j’étais enfant de colère et que je suis devenu enfant de Dieu, ce n’est pas que les sentiments de Dieu ont évolué à mon égard. Dieu m’aimait et m’avait choisi avant la fondation du monde (Ep 1.4).

Nous pouvons avoir des difficultés face au langage théologique qui emploie des mots que nous n’employons plus. Mais derrière le mot impassible se cache une notion qui peut encourager chacun.

L’impassibilité de Dieu est ce qui fait que nous pouvons avoir confiance en lui. Il est donc important de comprendre ce que cela veut dire. Je souhaite vous faire découvrir ou redécouvrir une facette de Dieu qui augmentera votre confiance en lui. La théologie sert à cela : vous faire connaître Dieu.

Don Carson s’oppose à l’impassibilité  parce qu’il a une crainte légitime : celle que le Dieu décrit par certains théologiens ne soit pas le Dieu de la Bible mais un dieu insensible.

S’il avait raison, il faudrait abandonner cette doctrine. Mais il me semble que Don Carson n’a pas lu suffisamment attentivement ce que l’Église a dit dans le passé.

Je relève un paradoxe dans sa prise de position. Quand il attaque l’impassibilité, il semble que Don Carson oublie ce qu’il enseigne dans ce même livre. Plus paradoxal encore, les anciens théologiens qui ont développé cette doctrine le faisaient en affirmant ce que Don Carson enseigne dans son livre.

Ils avaient bien compris qu’il y avait des mystères dans la foi chrétienne et ont cherché à expliquer comment nous devions comprendre les images de la Bible qui nous parlent d’un Dieu qui se met en colère, qui se repent… En faisant cela, il nous ont permis de mieux comprendre Dieu.

Voyons cela dans le détail.

Une crainte légitime

Malgré tout le respect que je dois aux nombreux exégètes de talent qui soutiennent cette thèse, je ne suis absolument pas d’accord avec eux. Le Dieu qu’ils décrivent ressemble beaucoup trop à Bouddha, bien que ce ne soit évidemment pas leur but ; cette impassiblité est proche de l’indifférence. Pour le sujet qui nous préoccupe, la question essentielle tient en deux mots : Dieu souffre-t-il ? Et si la réponse est négative, pourquoi les écrivains bibliques se sont-ils donné autant de mal pour le dépeindre comme s’il souffrait ? L’argument de l’anthropomorphisme n’en est pas un. D’autres auteurs de l’Antiquité, comme Platon, ont su trouver les mots pour parler d’un dieu impassible. Si eux y sont arrivés, et si tel était le message que les écrivains bibliques voulaient transmettre, pourquoi ne l’ont-ils pas dit en toute franchise ? Jusques à quand ? p. 227

Don Carson pense que l’Église a trop souvent décrit un Dieu insensible ressemblant à Bouddha ou au dieu grec. Don Carson pense que le texte biblique nous amène à voir un Dieu beaucoup plus engagé émotionnellement que ce qui a été enseigné précédemment.

Le problème est autre. L’erreur est dans la manière dont Don Carson lit ces théologiens. Ils ont vu quelque chose que Don Carson a enseigné dans tout le livre, y compris dans ce chapitre, mais qu’il semble oublier sur ce point précis.

Don Carson a oublié ce qu’il enseigne

Dans son livre, Don Carson nous apprend à voir et à embrasser des conceptions qui semblent opposées mais qui sont pourtant vraies. Par exemple, il s’applique à nous faire comprendre que la croix détruit et affirme la crédibilité de Dieu en même temps.

La croix détruit la crédibilité de Dieu aux yeux des incroyants qui veulent un Dieu tout-puissant, pas un Dieu qui meurt. La croix affirme la crédibilité de Dieu pour les croyants : Dieu a donné son fils unique, que ne nous donnera-t-il pas donc ?

Le livre de Don Carson est excellent pour nous apprendre à voir ces vérités qui semblent s’opposer afin de les embrasser totalement sans en rejeter une seule.

Pourtant, il ne semble pas voir que la Bible parle de la même manière concernant Dieu et ses émotions. Le cas le plus connu se situant en 1 Samuel 15 :

  • le verset 11 nous décrit Dieu se repentant du choix de Saül
  • le verset 29 nous dit que Dieu n’est pas un Dieu qui se repent

Dieu est-il un Dieu qui se repent ? Oui ou non ? Comme Don Carson, nous excluons que la Bible se contredise. Il y a donc un sens où Dieu se repent et un sens où il ne se repent pas. Ce qui est vrai de l’émotion qu’est la repentance est vrai de toute autre émotion, y compris la souffrance.

Je suis donc surpris que Don Carson ne fait pas ici ce qu’il fait si bien d’habitude : appliquer toute son énergie à affirmer en même temps les vérités bibliques qui peuvent nous sembler contradictoires. Nos prédécesseurs avaient compris ce que Don Carson enseigne : ils affirmaient les vérités bibliques simultanément.

Les théologiens du passé n’avaient pas oublié ce que Don Carson enseigne

D’après Don Carson, le Dieu impassible des théologiens du passé est un Dieu insensible. Cela ne colle pas avec leurs écrits. J’aimerais vous citer un extrait de la seconde confession de foi Baptiste de Londres :

Son essence ne peut être comprise par nul autre que lui-même ; il est esprit très pur, invisible, incorporel, indivisible, impassible. Lui seul est immortel et habite une lumière inaccessible aux hommes ; il est immuable, immense, éternel, incompréhensible, tout-puissant, infini à tous égards, très saint, très sage, très libre, absolu. Il opère toutes choses selon le conseil de sa propre volonté immuable et très juste, pour sa propre gloire. (Chap 2, paragraphe 1)

Nous avons ici une description du Dieu qui ne change pas. Mais le même article poursuit ainsi :

Il est amour, plein de grâce, de miséricorde et de patience.

L’original anglais nous dit qu’il est « the most loving… », l’idée est qu’il est la quintessence de l’amour, de la grâce, de la miséricorde et de la patience. Ainsi, le Dieu décrit par nos ancêtres n’est pas du tout celui des bouddhistes et des philosophes grecs. Il est à la fois impassible et plein d’amour ; mieux : il est amour, l’amour est l’expression de ce qu’il est. Nos pères n’avaient donc pas de difficulté à affirmer en même temps l’impassibilité de Dieu et son amour, deux vérités que la Bible enseigne.

Ainsi les théologiens du passé ont cherché à comprendre comment Dieu pouvait dans un sens se repentir et dans un sens ne pas se repentir. Leur travail a une répercussion importante dans un domaine où nous ne nous y attendrions peut-être pas : la compréhension de l’emploi des images bibliques.

Les images dans la Bible

Que veux dire que Dieu est en colère ? Que veut dire que Dieu aime ? Que Dieu a un bras ou un oeil ?

Don Carson nous apprend à juste titre que cela a été appelé anthropomorphisme. Cela signifie que l’auteur biblique parle comme si Dieu était un homme afin que nous le comprenions. Dieu est autre, on ne peut plus différent de nous, dans un sens il nous est incompréhensible. Mais comme un père parle à ses enfants, il adapte son langage et s’exprime en termes que nous comprenons.

Je regrette que la formulation de Don Carson nous égare sur l’étendue de leur travail. Il s’exprime comme si nos anciens ont vu que Dieu adaptait son langage et se serait servi de cette constatation pour ne pas avoir à répondre aux passages de la Bible affirmant les émotions de Dieu.

Rien n’est plus éloigné de la réalité. Ils n’ont pas simplement constaté l’emploi d’images dans la Bible mais ils ont expliqué comment ces images fonctionnent. Prenons l’exemple de la repentance.

Quand nous nous repentons, nous changeons notre manière d’agir. Ainsi quand nous voyons Dieu choisir Saül puis installer David à sa place, nous voyons un changement et nous disons que Dieu se repent.

Dans un sens Dieu ne s’est pas repenti : de toute éternité, il avait prévu d’installer Saül un temps avant d’instaurer David. Dans ce sens Dieu ne change pas, ne se repent pas. Mais nous ne connaissons le plan de Dieu que lorsqu’il s’exécute devant nous. Il nous apparaiît donc que Dieu change son plan et donc qu’il se repent.

De la même manière, quand nous sommes en colère, nous détruisons l’objet de notre colère. Si donc Dieu détruit le peuple de Canaan, nous disons qu’il est en colère contre lui.

Autre exemple, le soir, quand nous nous couchons, nous disparaissons de la vue des autres hommes, pour réapparaître le matin lorsque nous nous levons. C’est pourquoi nous disons que le soleil se couche et se lève : nous le voyons disparaître la nuit et réapparaître le matin. La conséquence est la même : disparition pendant la nuit, puis réapparition le jour, donc nous employons l’image du lever et du coucher pour parler de ce que le soleil fait. Personne ne pense que le soleil va rejoindre son lit ou le quitte, tout le monde dit pourtant que le soleil se lève et se couche.

Ainsi, les auteurs bibliques peuvent employer les notions de repentance, ou d’autres émotions à Dieu sans penser qu’il les vit comme nous.

L’impassibilité et l’amour de Dieu

J’aimerais illustrer ce que nous venons de dire avec l’amour de Dieu. Ce que je veux montrer est que l’amour que Dieu nous porte ne change pas ; nous changeons, mais pas Dieu.

La Bible dit que nous étions enfants de colère et que nous sommes maintenant fils de Dieu. Est-ce parce que Dieu ne nous aimait pas et qu’il s’est mis à nous aimer ? Non, il nous a sauvés parce qu’il nous aimait (Ep 2.4), cet amour existait de toute éternité, avant même la fondation du monde (Ep 1.3-14) : Dieu nous a toujours aimés. Il nous a sauvés et unis à Christ parce qu’il nous aime. Il ne nous aime pas parce qu’il nous a unis à Christ.

De la même manière, la Bible nous apprend que Dieu peut nous châtier pour nos péchés. Ce même amour agit aussi bien en bénédiction pour le bien qu’en châtiment temporel pour le péché (Hb 12.5-8). Le même amour de Dieu s’exprime différemment, mais cet amour ne varie pas. Dieu nous châtie dans cette vie par amour et il nous réserve la vie éternelle par amour aussi. Pourtant à nos yeux, il nous semble que Dieu passe de la colère à l’amour.

Pourquoi est-ce si important

Parfois il nous semble que les théologiens coupent les cheveux en quatre. Il vous semble peut-être que c’est perdre son temps que de discuter ainsi. J’aimerais vous prouver le contraire : cette notion est directement liée à votre assurance du salut et la confiance que vous pouvez avoir en Dieu. Un Dieu qui serait passible (le contraire d’impassible) serait effrayant pour nous. Il pourrait m’aimer un jour et ne plus m’aimer le lendemain. Si la colère de Dieu était comme une colère humaine, elle pourrait s’abattre sur moi aléatoirement.

Béni soit le Dieu impassible.

Pour aller plus loin

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